Grisé par la matière colorée - Fiers de leur corps, les pygmées vivent nus au milieu de la forêt équatoriale africaine ou asiatique dans des huttes couvertes de feuilles. La construction de l’habitat comme l’aménagement intérieur sont dévolus aux femmes. Les femmes pygmées, qui adorent déménager, abandonnent facilement logis et mobilier. Étonnamment, les agences immobilières ne fleurissent pas encore dans la forêt. Pour une jeune fille pygmée, la disposition du mobilier, la couleur du papier peint et l’orientation de la véranda deviennent vite de grands sujets de réflexion. Le reste du temps est réservé à la cueillette et à la chasse. C’est le moment de discuter, de plaisanter et parfois d’un peu se livrer. Moi aussi j’adore marcher en forêt, contempler le ciel, les arbres et avec de la chance, apercevoir des animaux sauvages. Avant, quand j’allais me promener, je ne pouvais pas m’empêcher de fumer une cigarette. Pour les pygmées, parfois mal dans leur peau, il n’est pas facile de prendre rendez-vous chez un psychanalyste : il y a bien un psychologue au centre psycho-médico-social, mais un vrai travail ne peut être entamé. Les antidépresseurs étant difficiles à acheminer au village, la bière Kronenbourg y a fait son entrée. Ils boivent peu comparativement à nous, mais leurs pieds et leurs mains sont moitié moins grands. C’est d’ailleurs pour eux que Coca-cola a fait designer les petites canettes servies dans les avions et les TGV. Coca-cola essayait de conquérir le marché, mais les pygmées n’ont pas accroché. Ils n’aimaient pas, trop sucré. Le cerveau des pygmées est plus petit que le nôtre, ce qui ne signifie en rien qu’ils soient moins intelligents. Au contraire. Ils sont sans doute plus avancés que nous, jusqu’à recouvrir les huttes de feuilles et non de tuiles. Les feuilles sont plus légères, plus faciles à transporter. Ils forcent moins, se fatiguent moins et restent donc de bonne humeur.Pour la bonne humeur,ils ont aussi abandonné le métro, le bus et les taxis. Ils se déplacent à pied, font de l’exercice et s’aèrent. Ayant délaissé les taxis, ils ont tiré un trait sur l’air conditionné, ce qui explique leur petite taille. Le corps des pygmées a dû s’adapter pour acquérir une meilleure résistance au climat chaud et humide équatorien en produisant moins de chaleur qu’une personne de taille normale. Alors que la jeune fille feuillette des magazines de décoration, le jeune garçon pygmée se prépare pour les rites d’initiation. La plupart des jeunes pygmées restent au village pour les festivités. Ils n’essayent même plus de rentrer dans les dancings parisiens, étant toujours refusés à l’entrée. Les rites initiatiques permettent de fugaces rencontres avec l’esprit de la forêt. Une tradition qui reste secrète et qui nous est rarement accessible. Lors de l’initiation, des substances sont inhalées par les adolescents. On dit qu’utilisées de façon modérée, elles ne détruisent pas les cellules grises. Par contre, les grandes quantités ont un effet visible sur le cerveau. Des chercheurs ont prouvé qu’une consommation régulière de ces substances colore la matière grise. Et soi-disant si elle est grise, c’est pour une question d’objectivité, pour que la matière se montre impartiale au moment de prendre une décision. Soi-disant que la coloration altérerait le jugement, la capacité à émettre un raisonnement. « Rester neutre n’est vraiment pas un problème pour de la matière grise devenue verte, bleue ou orange. Mais quelques idiots confondent nos pygmées à la matière colorée avec ce genre d’êtres que l’on devine grands amateurs de Kronenbourg tant leurs têtes semblent remplies de matière brune ! C’est autre chose. Tous les hommes du village ont la tête pleine d’une matière de couleur différente. Rouge, orange, bleue, bleue foncée, jaune, rose, prune, champagne, cyan, verte, indigo… Quand on pense que l’impression de la couleur naît dans notre cerveau et que ceci se passe en regardant des cerveaux colorés ! » Très enthousiaste, le professeur Jean Latour, éminent spécialiste français de l’Institut des Neurosciences de Toulon, a mis au point, à travers un ambitieux programme international de recherche, une machine permettant de vérifier l’état des cellules grises. Ce type de machine existe déjà depuis une vingtaine d’années, mais donnait auparavant une image en noir et blanc. Normal pour y observer de la matière grise. L’idée géniale du professeur Latour fut d’installer un écran couleur. Bercé par ces vieilles légendes rapportées par des missionnaires en Afrique, qui dépeignaient comme surnaturelles les effusions de liquides colorés s’échappant de crânes de pygmées victimes d’accidents, Latour décida d’y croire. Jeune étudiant, il organisait déjà son premier voyage à la rencontre de ces peuplades dont il attendait tant. Un Eldorado s’offrit à lui, vierge de toute station d’essence et de supermarché. Latour y élut domicile, instantanément accepté par une famille Efé. La vie paisible des pygmées, leur notion du partage, du moindre effort et leur amour pour la sieste amenèrent doucement Latour à s’opposer au G8. Ayant appris que les pays du tiers-monde abritent 77% de la population mondiale sous-alimentée et que les ressources des pays riches sont 62 fois plus élevées que celles des pays les plus pauvres, le professeur Latour s’inscrit aujourd’hui comme l’un des militants les plus actifs de l’altermondialisation. Quelques années plus tard, son amitié avec les Efé solidement ancrée, Latour conçut son appareil, parfaitement adapté à la morphologie des pygmées qui collaborèrent étroitement au projet. A l’instar d’une échographie, la machine mise au point par le Français permet de voir la matière contenue dans le crâne sans nécessiter d’intervention chirurgicale. Très compacte et légère, cette machine est régulièrement présentée aux pygmées d’autres groupes. Binga, Twa et Aka se prêtent sans crainte à l’expérience. Selon le professeur Latour, il a même eu la chance incroyable de découvrir quelques cas extrêmement rares de pygmées Babenzi albinos dont la couleur de la matière serait de la couleur complémentaire de la couleur attendue. Quant aux gens qui voient tout en noir et dépensent des sommes astronomiques en recherches pour déteindre la matière, ceux-là même qui énoncent des théories selon lesquelles la matière une fois colorée ne permettrait plus de rendre un jugement objectif, oublions-les. Nos pygmées nous ont assez souvent prouvé le contraire - Michael Dans